Crise de la dette au Senegal: Une boussole strategique

Publié le: 19/01/26

Par: Martin Kessler,  Abdoulaye Ndiaye,

Par Abdoulaye Ndiaye (NYU Stern School of Business) & Martin Kessler (FDL)

Une boussole stratégique pour traverser la crise de la dette du Sénégal

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Le Sénégal commence l’année 2026 avec une dette publique élevée et peu de bonnes options pour la conduite de sa politique économique. Dans le rapport publié aujourd’hui par le Finance for Development Lab, Abdoulaye Ndiaye et Martin Kessler tentent de fournir des clés pour décrypter les avantages et les inconvénients des différentes options qui se présentent. La première serait d’éviter un défaut et une restructuration, en refinançant de manière massive les échéances futures et en mettant en place une politique d’austérité budgétaire. La seconde consisterait à restructurer les dettes bilatérales et privées, dans le cadre du « Cadre Commun », accompagné d’un programme du FMI. À court terme, cela réduirait le service de la dette et la nécessité d’un ajustement budgétaire qui pourrait faire tomber la croissance. Le but serait également de protéger le système bancaire de la zone UEMOA contre des pertes susceptibles de menacer la stabilité financière. 

La stratégie consistant à éviter une restructuration repose sur un ensemble d’hypothèses optimistes, qui en font une stratégie dont le succès n’est pas impossible, mais peu probable. Même sous des conditions plutôt favorables, cela requerrait: (1) une consolidation budgétaire massive, voire inédite, en espérant qu’elle ne réduise ni la croissance ni les revenus de l’État, et ne rencontre pas de résistances sociales ou politiques, et (2) des acteurs financiers majeurs prêts à fournir au Sénégal des prêts massifs à taux d’intérêt bas. Les remboursements arrivent vite : dès mars 2026, le début de l’amortissement d’une obligation externe nécessitera de trouver de nouveaux fournisseurs d’argent frais. Utiliser le marché régional pourrait conduire à déstabiliser le système bancaire.   

La consolidation proposée sera difficile à mettre en œuvre. Réduire le déficit primaire de 10 points de pourcentage en trois ans est un exploit rarement accompli, sauf dans le cas de pays bénéficiant d'énormes ressources naturelles, bien plus importantes que les revenus pétroliers et gaziers du Sénégal. Il faudrait également maintenir cette réduction à long terme : peu de pays, et aucun en Afrique de l'Ouest, ont été capables de maintenir des excédents primaires pendant plusieurs années, comme ce serait nécessaire.

Graphique : La consolidation nécessiterait des changements majeurs au niveau des dépenses et/ou des recettes

Chart: Consolidating would require major changes in expenditure and/or revenues

Deuxièmement, il est difficile de trouver des financements abordables. Le FMI joue ici un rôle clé : il fournit un soutien budgétaire à un taux d'intérêt de 0 % et débloque des financements budgétaires provenant d'autres institutions (bilatérales et multilatérales). Pour bénéficier d'un programme du FMI, il faudrait convaincre celui-ci que la dette est viable, mais les critères qu'il utilise dans le cadre de son analyse de la viabilité de la dette rendent cela très improbable. Dans un scénario réaliste, le service de la dette extérieure par rapport aux recettes est supérieur à 50 % entre 2026 et 2028, alors que le seuil jugé « sûr » est de 23 %. Il reste supérieur à ce seuil pendant toute la période de projection, jusqu'en 2040. Une autre option serait de se tourner vers des prêteurs bilatéraux généreux, mais rares sont ceux qui seraient prêts à prendre de tels risques à long terme sans compensations importantes, telles que des privatisations (ou des ventes de terres, comme en Égypte).

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Si le traitement de la dette est poursuivi, la principale leçon à tirer des crises récentes est qu'il faut viser une résolution rapide et globale, plutôt que « trop peu, trop tard ». Un choix stratégique clé dans cette voie est le périmètre de restructuration de la dette : préserver les passifs en monnaie nationale détenus au sein de l'UEMOA n'est pas seulement une préférence en matière de répartition ; il s'agit plutôt d'un impératif macrofinancier visant à prévenir une contagion régionale et un resserrement plus général du crédit qui, en fin de compte, aggraveraient la situation du Sénégal et de ses créanciers extérieurs.

Pour fonctionner, une telle stratégie nécessitera le soutien des partenaires internationaux : les deux principaux créanciers bilatéraux, la France et la Chine, devraient s'engager, à un haut niveau, à mettre en œuvre un traitement rapide et complet de la dette par le secteur officiel, afin de débloquer le financement du FMI, en utilisant les innovations procédurales récemment introduites.

Il devrait également impliquer le secteur privé dès que possible. Ce traitement devrait permettre de tester la capacité du cadre commun à produire des résultats. Le FMI devrait concevoir son programme de manière à limiter l'impact sur les dépenses essentielles, notamment les investissements dans le capital humain, les infrastructures prioritaires et la sécurité.

La restructuration de la dette publique n'est jamais facile et crée des incertitudes considérables, mais elle peut conduire à la reprise. Cela conduirait à une notation « en défaut » par les agences de notation et à une exclusion temporaire du marché des euro-obligations, mais ces notations sont levées relativement rapidement si le traitement de la dette est suffisamment profond et rétablit les perspectives d'avenir (comme cela a été le cas au Ghana). Pendant ces négociations, le Sénégal serait éligible à l'aide budgétaire du FMI (dans le cadre de la politique de « prêt en cas d'arriérés ») et d'autres institutions multilatérales.

Le rapport reconnaît les incertitudes considérables liées à ces deux options, mais la littérature économique nous enseigne que « parier sur le rachat » en empruntant pour sortir d'une crise fonctionne rarement. Il reconnaît également les coûts humains des crises de la dette, qui se concrétisent qu'un pays soit officiellement en défaut de paiement ou non, et que plus nous attendons, plus ces coûts augmentent.